Après le démâtage et notre mise en résidence forcée au tranquille village de Bertioga, nous avons enfin repris la route vers le Sud.
Avant même de toucher au mât, avec la précieuse aide de Piva, un nouvel ami rencontré sur la jetée, nous sortons le moteur des entrailles de Rocinante qui est au mouillage. Nous
l’embarquons sur une barque en bois pour le rivage où à la brouette, nous le portons au cabinet de consultation chirurgical mécanique du village pour en faire le démontage complet et faire la
liste des pièces de rechange nécessaires. En tout, trois semaines nous ont été nécessaires pour faire revivre le moteur, baptisé depuis Lazzarus, trois semaines des plus agréables de notre séjour
au Brésil, en compagnie de Piva et sa petite famille.
Le moteur remonté a bord, le premier stop est le port de Santos, situé à 25 miles, pour s’occuper du mât, et par la même occasion refaire un bon carénage. Un manchon est fait avec un bout de mât
de récupération du chantier et riveté à l’intérieur du mât de Rocinante. L’ancien haubanage que j’avais changé l’année passée et conservé au cas où (tout peu servir un jour) est coupé à longueur
et replié en œil avec des attaches en fer galvanisés. Des tendeurs de pêcheurs (fer galvanisé : 3 euros la pièces) sont utilisés pour mettre en tension le tout. Merci à Bernard Moitessier qui,
avec ses illustres explications dans son livre La Longue Route, me met en confiance sur ce que je fais. Sans lui, je n’aurais jamais cru que ce montage tiendrait le mât de Rocinante dans la mer
qui nous attendait!
Le choc avec le tangon du pêcheur a endommagé plus d’un mètre de mât qui n’est pas récupérable et finalement le mât est remonté avec 1,5 mètre en moins de hauteur. Cela suffira pour envoyer le
foc n2 et utiliser la grand voile arisée au maximum. Il nous faudra du vent pour avancer correctement, il n’y a pas de doutes !
A peine le mât est vertical sur le pont et Rocinante mise à l’eau que le départ est donné : direction de l’île de Santa Catharina, à 240 miles au Sud Ouest. Et pas question de traîner trop car
les prévisions météo nous annonce un passage de font froid et un coup de vent du Sud montant à 40 nœuds. Hum… Faudra éviter d’être en mer en même temps que lui !
Avec l’aide du moteur, tout ce passe bien. Mis à part le bruit de celui-ci qui appuie les voiles pendant pratiquement 70% du temps de navigation et un ressort de soupape qui nous lâche en milieu
de trajet (heureusement changé en mer par le mécano de l’équipage :o). Nous arrivons juste à temps : le ciel s’est éclaircis et de fins cirrus nous annonce ce qui nous avais été prévus ne tardera
plus. On pose l’ancre près de Porto Belo, dans une petite anse bien abritée, et le commandant embarque chez les voisins Namibien sur leur bateau en ferrociment. A la deuxième caipirinha, les
rafales commencent a dévaler. Qu’est-ce qu’on est bien dans un mouillage protégé lorsque cela souffle comme cela !
Le coup de vent est passé et nous allons continuer notre route. Clés dans la serrure, le bouton du démarreur. Bruit non conforme ! Le démarreur tourne mais le moteur pédale dans la semoule : plus
de compression. Comme d’habitude on pourrait dire. Enfin… Ouverture du cache culbuteur (depuis Santos, la caisse a outil reste sur le plancher, c’est plus facile d’accès) : le deuxième ressort de
soupape a lâché ! Et là, plus de pièce de rechange. On est bon pour rallier la prochaine ville, Florianópolis, sans moteur et sous voilure digne d’un petit coup de vent :o) 20 miles en 2 jours.
Record battu : 10 miles par 24 heures ! Mais comme nous ne sommes pas pressés et que les voisins m’ont prêté le cinquième volume de Harry Potter, cela passe vite.
Nous restons deux jour au Yate club de Santa Catarina (les deux premiers jours sont gratuits) et nous repartons avec le plein d’eau, de nourriture et de ressorts de soupape (il y en a deux dans
le moteur, j’en ai pris 4, on ne sais jamais :o). Direction Rio Grande do Sul, à 350 miles au Sud. C’est la navigation la plus difficile du voyage : pas d’abris en cours de route, courant à
contre et nous sommes en plein hivers austral. Cela s’annonce difficile.
Sortis de la baie au moteur à l’aube, un vent de Nord se lève petit à petit. Parfait, cela nous pousse vers le sud. Le vent monte en cours de nuit et s’établis à un bon force 5-6. Rocinante et
son fidèle compagnon le régulateur d’allure prenne grand plaisir a partir en surf sur les vagues. Le vent s’établit à 6 beauforts lendemain. Ca ne rigole pas dans le coin, nous affalons le peu de
grand voile que nous avons pour rester sous petit foc tangoné. Le loch tourne comme dans les Alisés. Cela faisait longtemps que le vent manquait dans les navigations, depuis que nous avons passé
le Cabo Frio, le vent se faisait rare. Le moral est au plus haut malgré les mouvements convulsifs de Rocinante. Cette grosse de houle de Sud nous croise la mer épouvantablement et boire le café
le matin sans laisser échapper une goutte est un exploit.
Pendant la nuit, Rocinante commence à rouler, signe que le vent forcis et que nous sommes probablement surtoilés (vent arrière). Heureusement que j’ai bien soigné le régulateur et qu’il est bien
puissant! Une première crête de vague vient se fracasser sur le flanc de Rocinante sans nous dévier de notre route Cette baffe de mouton met fin aux quarts de 20 minutes de sommeil que nous
avions commencé à la tombée du jour et j’enfile le ciré complété du harnais de sécurité car je sens que la nuit va être longue et mouillée. Comme le régulateur tient bien les rennes de Rocinante,
je reste à l’intérieur et me fait un bon thermos de thé bien chaud en prévision.
Je suis assis à méditer à l’intérieur lorsque une déferlante rompt sur l’arrière inondant le cockpit. Les panneaux de descentes même fermés laissent rentrer un bon paquet d’eau qui ruisselle le
long des marches. Nous sommes poussés par la vague et restons dans l’écume pendant quelques secondes qui paraissent interminables. Heureusement la dérive est relevée et que tout est bien coincé à
l’intérieur car nous sommes a un bon 70% de gîte à ce moment là. Rocinante se redresse et je sors en m’attachant à la ligne de vie pour nous remettre en route. Nous sommes en travers et
le foc claque dans le vent. Je nous redresse sur le cap avec la commande du fletner du régulateur et bloque à nouveau l’aérien de celui-ci dans la position de vent arrière.
Au lever du jour, des signes nous annoncent la fin des vents portants. Une barre nuageuse, comme un épais long rouleau de basse altitude, s’approche. Les vents tombent et ce qui nous restait de
voile est affalé. Ces nuages ne nous inspirent pas : mieux vaut ne pas avoir de voile lorsque nous seront au dessous. Ce grain là, nous allons le saluer ! Confirmation : raffales violentes dans
toutes les directions ! La mer est une vraie soupe, mais cela ne dure qu’une heure. Ensuite s’établit un vent de Sud qui ne souffle qu’au dessus de la houle de 4 mètre: lorsque nous sommes dans
les creux nous déventons et une fois au sommet des vagues, le vent nous gonfle les voiles et détache les embruns de la crête des vague (juste pour mouiller l’équipage :o).
Le baromètre remonte rapidement : une dépression est passée sans passage front froid. Ouf ! La température nous confirme que nous sommes bien dans une nouvelle masse d’air froid anticyclonique
(et en hivers :o).
Fatigue, froid, bateau et vêtements humides : le commandant commence à avoir de la fièvre et le moral, contrairement au baromètre est en chute libre. J’ai vraiment hâte d’arriver maintenant.
Enfin, la petite brise de secteur sud maintenant régulière nous permet de naviguer à 2 nœuds, la mer est relâchée et je peux enfin me reposer pendant les deux derniers jours de navigations qui se
passent sans problèmes et au sec.
Nous sommes maintenant amarrés au quai du musée océanographique de Rio Grande. Seuls, c’est la tranquillité assurée avec un paysage de lagune à perte de vue… Je sens que nous allons bien nous
reposer avant de reprendre la route vers l’Uruguay qui est notre prochaine destination. On va commencer par un bon dessalage !